LES REGLES DE LA COHÉRENCE TEXTUELLE

 La méta-règle de répétition.

« Pour qu’un texte soit cohérent, il faut qu’il présente dans son développement linéaire des éléments à récurrence stricte. »

Or il y a ambiguïté quant aux référents des pronoms soulignés en  (3)

(3) (Extrait d’un compte rendu d’une enquête faite sur l’Université  Ouverte de Besançon.)

Le travail de recherche que j’ai mené m’a permis de connaître mieux la vie des bisontins ; parce qu’il a répondu à tous les problèmes de la vie de la région. Elle a donné à tous l’occasion de faire connaissance entre eux.

La pronominalisation est une des ressources dont dispose la langue pour permettre la reprise d’un substantif, d’un syntagme ou d’une phrase entière. Que le pronom rappelle son référent (anaphore) ou qu’il l’anticipe (cataphore), le lecteur doit pouvoir l’identifier : or dans les productions (tant écrites qu’orales) des étudiants les ambiguïtés référentielles sont fréquentes et posent des problèmes d’interprétation.

Pour assurer le bon fonctionnement de cette règle la langue dispose en outre des procédés de définitivisation

(4) et de référentiation déictique contextuelle (5) :

(4) Mes amis ont acheté une voiture et une moto. La voiture servira aux  promenades familiales.

(5) Mes amis ont acheté une nouvelle voiture. Cette voiture servira aux promenades familiales.

On pourrait bien sûr analyser dans le détails les contraintes qui amènent le scripteur à choisir entre un déterminant défini (4) et un déictique contextuel (5), quoi qu’il en soit on observe chez un sujet natif une maîtrise quasi absolue de ce procédé qui pose en revanche des problèmes aux étudiants étrangers.

e rappel d’un substantif peut enfin être obtenu par la substitution lexicale qui permet d’éviter la répétition d’un même lexème. Ce procédé ne pose pas de problème particulier tant que l’on s’en tient à l’emploi d’un synonyme : seul alors le « bagage » lexical de l’étudiant est responsable de la plus ou moins variété des substituts.

(6) Dans la partie supérieure de l’image il y a une voiture rouge dont les portières sont ouvertes. Le véhicule semble pouvoir contenir un grand nombre de personnes.

En revanche la coréférentiation qui fait intervenir une dimension culturelle est évidemment beaucoup plus rarement utilisée par les étudiants.

En production écrite, l’absence ou l’insuffisance de tels substituts aboutit à des répétitions lexicales : cette trop grande redondance le lecteur la percevra aussi comme une certaine forme d’incohérence.

La méta-règle de progression.

C’est une impression de même nature qu’éprouve le correcteur devant un texte de type (7).

(7) L’image représente une petite forêt dans laquelle il y a une table avec des verres et une bouteille. Une moitié de l’image représente une forêt avec beaucoup d’arbres et fleurs. L’autre moitié représente une table sur laquelle il y a une bouteille avec deux verres. A côté il y une clé pour ouvrir.

Dans ce passage la règle transgressée peut s’énoncer comme suit : « pour qu’un texte soit cohérent il faut que son développement s’accompagne d’un apport sémantique constamment renouvelé ». Un texte ne saurait se contenter de répéter plusieurs fois, fût-ce de manière différente, le même propos. Que penserait-on en effet d’un journaliste qui répèterait la même information en faisant simplement varier certains éléments ?  Cette règle parait s’imposer particulièrement pour des énoncés de type informatif et cela pour des raisons pragmatiques tenant à l’événement communicatif et à l’attente du destinataire : si les gens lisent les journaux c’est pour apprendre des choses nouvelles. L’apport sémantique est également constitutif du texte narratif qui ne peut être sans lui. Mais les textes qu’ont à produire les étudiants eux-aussi cette progression sans laquelle l’activité scripturale ne peut s’exercer conformément à sa visée pragmatique. C’est ainsi que lors d’une activité d’expansion (par exemple poursuivre et déterminer un récit dont le professeur a donné « l’argument » et les principaux actants), le texte va « tourner court ». En ce qui concerne la reformulation on voit ce que peut donner le manquement à cette deuxième règle :

(8) (compte rendu d’un document sur la population française)

« La France était un pays rural depuis longtemps. La France avait beaucoup de paysans. Sa révolution industrielle a amené l’exode rural vers les villes : les paysans ont quitté leur campagne pour modifier leur vie, chercher un bon travail et mieux se placer dans la société française. Ils ont cherché du travail dans les villes. Il y avait l’industrie à la ville.

Un texte doit donc présenter conjointement des éléments de reprise permettant la continuité thématique, et des éléments nouveaux relançant l’intérêt du destinataire. Cette équilibre périlleux, apparemment paradoxal, entre répétition et progression, ne s’atteint pas n’importe comment : les éléments introduisant un apport sémantique s’articulent à es éléments déjà connus et de manière assez systématique pour que certains linguistes, prolongeant les travaux de l’Ecole de Prague, aient pu en modéliser le fonctionnement. ¹

 

La méta-règle de non-contradiction.

«  Pour qu’un texte soit cohérent, il faut que son développement n’introduise aucun élément sémantique contredisant un contenu posé ou présupposé par une occurrence antérieure ou déductible de celle-ci par inférence. »

L’enseignant de FLE peut trouver dans les productions écrites certaines formes de contradiction ; par exemple l’étudiant va passer sans transition d’un type de narration qui est de l’ordre du  « discours » - dans lequel l’énonciateur s’implique – à celui de « l’histoire » - d’où il s’efface – JE  vs IL.. Le glissement du temps du discours au temps du récit ne vient pas, le plus souvent, d’une méconnaissance des formes verbales mais de leur valeur, d’où la nécessité de concevoir des exercices permettant de conceptualiser, au niveau du texte, ces deux sous-systèmes de temps et de personne verbales. De même les interférences entre temps de l’énonciation et temps de l’énoncé.

Les contradictions énonciatives se manifestent également par la présence simultanée dans un même texte – d’une séquence à l’autre parfois – de référents déictiques et anaphoriques ; ainsi dans cette activité d’expansion qui consistait à poursuivre un récit dont le début est donné par écrit :

(Deux vagabonds perdus dans le désert sont recueillis par un couple de fermiers qui les nourrit)… Le fermier ouvre la porte au fond de la salle commune. Il y a là deux grands lits moelleux. Les deux homes se laissant tomber sur des édredons et à peine le fermier a-t-il refermé la porte qu’ils ronflent comme des bienheureux…

Il est évident que les seuls embrayeurs possibles pour la suite du récit sont des termes anaphoriques tels que : « le lendemain » ou « à ce moment-là », et non les déictiques correspondants « demain », maintenant » que certains étudiants ont cependant utilisés.

De la micro à la macro-structure

Les règles que nous venons de d’évoquer concernent la successivité de quelques phrases formant une séquence qui correspond en gros au paragraphe. La structuration du paragraphe en fonction de ces règles s’effectue là au niveau local ou micro-structurel. Mais le problème de la cohérence se pose aussi à un niveau global ou macro-structurel, c’est-à-dire lorsqu’il s’agit d’intégrer les séquences dans l’unité supérieure que constitue le texte.

Parallèlement à la conception de règles et de contraintes spécifiques qui déterminent les conditions nécessaires et suffisantes pour enchaîner les phrases bien formées dans un texte, la GT cherche au niveau des macro-structures textuelles qui sous tendent la globalité d’une séquence de phrases, des modèles de règles qui permettraient de relier ces macro-structures aux structures phrastiques du texte. T.A Van DIJK propose quatre règles permettant de passer d’une séquence de base à une macro-proposition.

L’application de ces macro-règles est fonction des connaissances du monde. En effet pour pouvoir repérer (et à fortiori produire) un terme en subsumant plusieurs, encore faut-il avoir perçu que ces différents termes sont équivalents. C’est ce que nous illustrerons en transformant un énoncé cité par L.Sperger². Soit la séquence suivante :

Grogne à l’Université : les professeurs s’insurgent contre l’augmentation des services d’enseignement ; les équipes de recherche revendiquent une plus large autonomie ; les laboratoires manquent de moyens.

Pour comprendre/produire la macro-structure suivante :

→ Les chercheurs revendiquent de meilleures conditions de travail.

Le lecteur/scripteur doit savoir que « chercheurs » dans le contexte de l’université est générique de professeurs/équipes de recherche/laboratoire. C’est parce qu’ils ne partagent pas un certain nombre de connaissances que nos étudiants sont souvent incapables de s’éloigner de la base textuelle du texte source. N’ayant pas à leur disposition le terme qui leur permettrait d’intégrer un certain nombre d ‘éléments ils reprennent les termes du texte source et se contentent de paraphrases qui n’en changent en rien « l’économie ». d’où l’intérêt d’exercices se fixant pour objectif l’acquisition  de cette compétence macro structurelle dont la GT nous fournit (à travers les macro règles énoncées par T.A. Van DIJK) un modèle. Mais l’application des MR ne dépend pas seulement du contenu global du texte (macro-structure) ; il dépend également de sa forme (texte narratif, informatif, argumentatif) qui détermine la superstructure du texte :

« La macro-structure dérivée de la micro-structure à partir des règles de réduction de l’information sémantique ainsi que la forme superstructurelle du texte de départ. »³

     In. le Français Dans le Monde.

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¹  Cf. B.COMBETTES : Ordre des éléments de la phrase et linguistique du texte. In Pratiques n°13. 1977.

² Sprenger & Charolles : Le résumé de textes. In Pratiques n°26. 1980

³   Idem. p.75 

 

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