Nina Bouraoui

 

Sur la littérature "beure"

La littérature "beure" : un cri de haine bourré d’espoir Patricia Toumi-Lippenoo
publié le 22/10/2002 sur
Africultures:

http://www.africultures.com/index.asp?menu=affiche_article&no=291

Sur MOTS PLURIELS, un article fort intéressant sur la littérature "beure"

http://www.arts.uwa.edu.au/MotsPluriels/MP2303mh.html

Nina Bouraoui, autres liens:

http://dzlit.free.fr/bouraoui.html

http://delirium.lejournal.free.fr/nina_bouraoui.htm

Entretien avec Nina Bouraoui sur Lire:fr

http://www.lire.fr/entretien.asp?idC=48679&idR=201&idTC=4&idG

Sur Limag : Littérature du Maghreb

http://www.limag.refer.org/Volumes/BouraouiNina.htm

Sur l'excellent Blog de Brice DEPASSE, Lire est un plaisir (Journal d'un chroniqueur littéraire):on peut y écouter des entretiens avec Nina Bouraoui

http://lireestunplaisir.skynetblogs.be/archive-week/2005-49

 

Mes mauvaises pensées (extrait)

 

Je viens vous voir parce que j’ai des mauvaises pensées. Mon âme se dévore, je suis assiégée. Je porte quelqu’un à l’intérieur de ma tête, quelqu’un qui n’est plus moi ou qui serait un moi que j’aurais longtemps tenu, longtemps étouffé. Les mauvaises pensées se fixent aux corps des gens que j’aime, ou aux corps des gens que je désire, je me dis que l’histoire des tueurs commence ainsi, cela prend la nuit, jusqu’au matin. J’aimerais me défaire de mon cerveau, j’aimerais me couper les mains, j’ai très peur, vous savez, j’ai très peur de ce que je suis en train de devenir, je pense à A., le philosophe qui poignarda sa femme ; je crois que c’était comme dans un rêve pour lui, j’ai si peur que mon crime arrive ainsi, dans un demi-songe, dans un état où je ne contrôlerais plus rien. C’est M. qui m’a donné votre numéro de téléphone, je ne la vois plus et c’est mieux ainsi, j’aurais eu l’impression de prendre sa place, j’aurais eu l’impression de lui devoir une histoire, j’aurais eu l’impression d’être son messager, elle était si amoureuse de vous.

Je ne suis pas venue pour voler son passé ni pour le remonter, je ne suis pas venue pour vérifier votre visage, votre voix, vos mains, je n’ai jamais désiré M. et je n’ai jamais été jalouse de vous. Je ne suis pas venue pour vous séduire, non plus, si je ne pleure pas, c’est que l’effroi a pris mes larmes. Je pourrais m’agenouiller, je pourrais vous supplier, je ne pourrais pas vous embrasser. Vous êtes un corps blanc, vous êtes le corps du médecin, le corps qu’on ne touche pas. Je suis sans fierté, je peux tout vous dire, tout vous expliquer, je n’aurai aucun secret. M. disait veiller sur ses mots, je n’exercerai pas cette censure, je n’en ai pas besoin, je n’ai pas honte de ma parole, j’ai toujours écrit, vous savez. Avant j’écrivais dans ma tête, puis j’ai eu les mots, des spirales de mots, je m’en étouffais, je m’en nourrissais; ma personnalité s’est formée à partir de ce langage, à partir du langage qui possède. Je n’ose plus me regarder dans le miroir, je ferme les chambres de notre appartement à clé, je cache les couteaux, je dors seule, j’ai si peur de faire du mal à l’Amie. La nuit qui précéda mes mauvaises pensées, je me souviens d’une voix de femme qui appelait au secours, je me souviens avoir entendu des coups contre une fenêtre fermée: on frappait un corps. Il y a eu un glissement de la violence sur ma violence, ces cris ont réveillé d’autres cris, si secrets, si noyés au fond de moi.

J’aurais dû venir plus tôt, j’aurais dû vous appeler, il y a un an quand M. se confiait à moi, j’aurais dû séparer son histoire de la mienne, j’avais si peur de lui voler son amour, il remplissait sa vie. Vous étiez devenue sa fiancée idéale. J’avais peur aussi de me lier à M. par l’intermédiaire de votre corps, j ‘avais peur d’échanger nos rêves, de creuser ensemble vers notre enfance. M. est si différente de moi, si grande, si blonde, si garçonne aussi dans sa manière de séduire les femmes. Je ne vous reconnais pas, elle avait une image très précise de vous. une image inventée. Vous êtes jolie et douce, mais je ne vous reconnais pas. M. vous voyait très, sexuelle. Vous avez un sourire adolescent, M. dirait que c’est parce que c’est notre première séance, qu’il y aura un jour ce basculement, de la parole au corps. Je vais entrer dans une histoire, une histoire qui tournera autour de moi, qui m’enveloppera, qui me mangera, ce ne sera pas une romance, ce ne sera pas une légende, je vais porter ma voix sur vous, je n’en espère aucun amour, aucune intrigue, je porterai le masque d’un visage innocent. Vous êtes silencieuse, c’est de ce silence que je dois revenir, c’est vers ce silence que je dois aller. Il me faudra m’abandonner. Je ne peux pas vous regarder dans les yeux, M. fixait la fenêtre ou la prise de téléphone; je ne prends pas ses repères, je m’en défais, je les efface, je ne marche pas dans ses pas...             

                                                                                                                                                       ©Editions Stock., 2005

                                                                                              ©Réédité dans les éditions  Sédia, Alger , 2006, Pages 5-7

Sur "Mes mauvaises pensées":

http://www.e-litterature.net/publier/spip/article.php3?id_article=151

 

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