Né le 20 juillet 1925 à Fort-de-France (Martinique). Le 3e d'une famille de huit enfants. Fait ses études secondaires au lycée Schoelcher, où Aimé Césaire sera son professeur de français. En 1943, part en dissidence, par l'île voisine de la Dominique, pour rejoindre les Forces françaises libres Maroc, Algérie, Toulon. Blessé en traversant le Rhin. Cette participation marque la fin de ses illusions quant à la « Mère Patrie ».

Après sa démobilisation et sa réussite au baccalauréat en Martinique, il s'inscrit en médecine à Lyon. Il obtient un diplôme de médecine légale et de pathologie tropicale, se spécialise en psychiatrie et passe une licence de psychologie. Se marie en 1952. E choisit d'aller à Saint-Alban, comme interne, dans le service du D'Tosquelles, républicain espagnol exilé, car il sait qu'on y expérimente des méthodes nouvelles en psychiatrie. Présente le concours du médicat des hôpitaux psychiatriques. Il fait une demande pour un poste en Afrique (Sénégal), puis en Algérie.

Il est nommé, en novembre 1953, médecin-chef à l'hôpital psychiatrique de Blida-Joinville : il y transforme la vie des malades et prend la mesure des profonds traumatismes qu'engendre le régime colonial. Il a très vite des contacts avec des militants nationalistes de la base. Le chanteur chaâbi, Abderrahmane Aziz, collabore avec lui. Dès 1954, il héberge, cache des militants, des responsables de la wilaya IV. En juillet 1956, il envoie une lettre de démission à R. Lacoste, ministre résident en Algérie. Il est expulsé d'Algérie. Les contacts sont pris officiellement avec la direction de la résistance algérienne, il rejoint Tunis, s'engageant totalement dans ce combat, en tant qu'Algérien, choisissant l'Algérie comme patrie. Il travaille au département Information à Tunis avec Abane Ramdane. Brefs séjours au Maroc. Membre de la rédaction d'El Moudjahid. En janvier 1960, le G.P.R.A. le nomme représentant à Accra: il effectuera différentes missions en Afrique. En décembre 1960, il se sait atteint d'une leucémie mais ne ralentit pas pour autant ses activités. Il meurt le 6 décembre 1961 aux Etats-unis. Selon son vœu, son corps est ramené à Tunis et il est enterré en terre algérienne. Il a écrit, de février à mai, Les Damnés de la terre.

Peau noire, masques blancs (Paris, le Seuil, 1952) ; L'An V de la révolution algérienne (Paris, Maspero, 1959 ; Les Damnés de la terre (Paris, Maspero, 1961, avec une préface de Jan Paul Sartre) ; Pour une révolution africaine (textes rassemblés après sa mort ; Paris, Maspero, 1961).

L'ŒUVRE DE FRANTZ FANON
Les mains parallèles. L'œil se noie. La conspiration, pièces de théâtre inédites, 1949/50.
"Peau Noire, Masques Blancs". Editions du Seuil. 1952.
Introduction aux troubles de la sexualité chez les Nord-Africains (en collaboration avec les docteurs J. Azoulay et F. Sanchez), manuscrit inédit, 1954/55.
Racisme et Culture, texte d'un exposé au premier Congrès des écrivains et artistes noirs à Paris, septembre 1956.
De nombreux articles dans El Moudjahid en 1957 et 1958, entre autres :
L'Algérie face aux tortionnaires français. N°10
A propos d'un plaidoyer. N°12
Les intellectuels et les démocrates français devant la Révolution Algérienne. N°1/15/30
Aux Antilles, naissance d'une nation ? N°16
Le sang maghrébin ne coulera pas en vain. N°18
La farce qui change de camp. N°21
Décolonisation et indépendance. N°22
"L'An V de la Révolution algérienne". Editions Maspero. 1959.
"Les Damnés de la Terre". Editions Maspero. 1961.
"Pour la Révolution africaine". Editions Maspero. 1964.
 

Aperçu sur son oeuvre:

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Dès son arrivée en Algérie, ce psychiatre martiniquais prend conscience, dans toute son acuité, de l'impossibilité du maintien de la situation coloniale. Introduisant de nouvelles méthodes d'intervention dans les soins psychiatriques à l'hôpital de Blida-Joinville, il a des contacts, très rapidement, avec des militants algériens et rejoint officiellement le F.L.N. à Tunis, après son expulsion d'Algérie qui avait été précédée d'une lettre de démission. Il se considère comme algérien à part entière, engagé dans le combat libérateur; à Tunis, il occupe différentes fonctions dans l'information et dans la diplomatie; il fera des missions en Afrique comme ambassadeur du G.P.R.A.

Lorsqu'il arrive à Blida, Frantz Fanon a déjà publié en France, en 1952, Peau noire et masques blancs, où il analyse le processus de déculturation et d'infériorisation culturelles chez les Antillais, à partir d'œuvres littéraires ou de cas cliniques. Déjà s'y affirme son humanisme révolutionnaire : « Chaque fois qu'un homme fait triompher la dignité de l'esprit, chaque fois qu'un homme a dit non à une tentative d'asservissement de son semblable, je me suis senti solidaire de son acte. »

En tant que membre de la rédaction d'El Moudjahid, il écrit de nombreux textes mais sans les signer, selon la décision du collectif de rédaction (certains articles seront identifiés et publiés après sa mort avec des inédits dans Pour une révolution africaine).

En 1959, Frantz Fanon publie, chez Maspero, L'An V de la révolution algérienne, où il démontre l'irréversibilité de la marche vers son indépendance de la nation algérienne. Il ne se contente pas d'un simple écrit de propagande aux sentences étincelantes et frappantes, mais il offre au lecteur français, pour qu'il comprenne la situation, et au lecteur algérien, comme viatique de lutte, une analyse psycho-sociologique et une information sur une lutte de libération en cours. L'an V est loin d'être un froid traité de sociologie ; c'est une mise en mots d'actes de libération, l'affirmation des forces optimales qu'un combat pour l'indépendance peut réveiller « En Algérie c'est la conscience nationale, les misères et les terreurs collectives qui rendent inéluctable la prise en main de son destin par le peuple. » Certitude sur une souveraineté: « La Nation algérienne n'est plus dans un ciel futur. Elle n'est plus le produit d'imaginations fumeuses et pétries de phantasmes. Elle est au centre même de l'homme nouveau algérien. Il y a une nouvelle nature de l'homme algérien, une nouvelle dimension à son existence. »

L'An V est divisé en cinq chapitres : le premier est consacré aux femmes ; le deuxième, à la pénétration de la radio dans la société algérienne ; le troisième, à la famille et aux bouleversements que la révolution lui fait subir; le quatrième traite de l'exercice de la médecine en situation coloniale, et le dernier de la minorité européenne d'Algérie.

Le premier chapitre apparaît, encore aujourd'hui, comme l'un des plus forts. Safia Bazi, moudjahida, déclarait récemment qu'en lisant L'An V en prison, à sa parution, elle y avait trouvé une « analyse exacte » de ce qu'elle avait « personnellement vécu », car elle y retrouvait cette « transformation radicale du comportement de la femme à l'épreuve de la révolution [...], un affrontement non moins radical avec la structure traditionnelle de la famille ». Elle y observait « un regard sans complaisance [...], un regard à la fois critique et sympathique d'un colonisé des Antilles qui a décidé à la fois de combattre à nos côtés et d'expliquer dans ses écrits la nature exemplaire de ce combat pour lui et pour les autres peuples alors colonisés ».

Le choix de textes est délicat comme pour toute œuvre riche, au style exceptionnel, dont plus d'un lecteur a souligné la beauté, la vigueur, la fascination qu'il exerce.

 

L'Algérie se dévoile

Le corps de la jeune Algérienne, dans la société traditionnelle, lui est révélé par la nubilité et le voile. Le voile recouvre le corps et la discipline, le tempère, au moment même où il connaît sa phase de plus grande effervescence. Le voile protège, rassure, isole. Il faut avoir entendu les confessions d'Algériennes ou analyser le matériel onirique de certaines dévoilées récentes, pour apprécier l'importance du voile dans le corps vécu de la femme. Impression de corps déchiqueté, lancé à la dérive; les membres semblent s'allonger indéfiniment. Quand l Algérienne doit traverser une rue, pendant longtemps il y a erreur de jugement sur la distance exacte à parcourir. Le corps dévoilé paraît s'échapper, s'en aller en morceaux. Impression d'être mal habillée, voire d'être nue. Incomplétude ressentie avec une grande intensité. Un goût anxieux d'inachevé. Une sensation effroyable de se désintégrer. L'absence du voile altère le schéma corporel de l'Algérienne. Il lui faut inventer rapidement de nouvelles dimensions à son corps, de nouveaux moyens de contrôle musculaire. Il lui faut se créer une démarche de femme-dévoilée-dehors. Il lui faut briser toute timidité, toute gaucherie (car on doit passer pour une Européenne) tout en évitant la surenchère, la trop grande coloration, ce qui retient l'attention. L'Algérienne qui entre toute nue dans la ville européenne réapprend son corps, le réinstalle de façon totalement révolutionnaire.

(L'An V de la révolution algérienne, éd. Maspero, Paris, 1959.)

 

En 1960, Frantz Fanon, se sachant condamné, va accélérer ses activités et la rédaction de ce qui, par la force des choses, est considéré, aujourd'hui, comme le « testament politique » de cet homme qui meurt à trente-six ans, Les Damnés de la terre. De son ouvrage, Fanon parle comme d'une sorte de sociodiagnostic du monde colonial; en affirmant la fin d'un tel monde, il précise les contours du monde décolonisé et les écueils et dangers du néo-colonialisme. Le premier chapitre est consacré à la violence et souligne le rôle primordial de la paysannerie dans la libération où elle a tout à gagner, contrairement aux autres classes, ainsi que la compartimentation étanche du monde colonial.

 

Un monde coupé en deux

Le monde colonial est un monde compartimenté. [...]Le monde colonisé est un monde coupé en deux. La ligne de partage, la frontière en est indiquée par les casernes et les postes de police. [...] La zone habitée par les colonisés n'est pas complémentaire de la zone habitée par les colons. Ces deux zones s'opposent [...], elles obéissent au principe d'exclusion réciproque: il n'y a pas de conciliation possible, l'un des termes est de trop. La ville du colon est une ville en dur, toute de pierre et de fer. C'est une ville illuminée, asphaltée, où les poubelles regorgent toujours de restes inconnus, jamais vus, même pas rêvés. [...] La ville du colon est une ville repue, paresseuse, son ventre est plein de bonnes choses à l'état permanent. [...]

La ville du colonisé, ou du moins la ville indigène, le village nègre, la médina, la réserve est un lieu mal famé, peuplé d'hommes mal famés. On y naît n'importe où, n'importe comment. On y meurt n'importe où, de n'importe quoi. [...] La ville du colonisé est une ville affamée, affamée de pain, de viande, de chaussures, de charbon, de lumière. La ville du colonisé est une ville accroupie, une ville à genoux, une ville vautrée. C'est une ville de Nègres, une ville de bicots.

(Les Damnés de la terre, éd. Maspero, Paris, 1961.

 

Le deuxième chapitre met en garde, à partir d'observations, contre' l'imitation des pays industrialisés après l'indépendance. Cette dernière se prépare par une politisation profonde des masses. Le troisième chapitre,

« Mésaventures de la conscience nationale », est une critique des bourgeoisies des pays indépendants. Les pages que Fanon leur consacre sont d'une lucidité et d'une actualité étonnantes: elles pointent les failles qui font que l'on régresse « de la nation à l'ethnie, de l'état à la tribu ».

Courroie de transmission

La bourgeoisie nationale prend la place de l'ancien peuplement européen: médecins, avocats, commerçants, représentants, agents généraux, transitaires. Elle estime, pour la dignité du pays et sa propre sauvegarde, devoir occuper tous ces postes, […] la bourgeoisie nationale se découvre la mission historique de servir d'intermédiaire. Comme on le voit, il ne s'agit pas d'une vocation à transformer la nation, mais prosaïquement à servir de courroie de transmission à un capitalisme acculé au camouflage et qui se pare aujourd'hui du masque du néo-colonialisme. La bourgeoisie nationale va se complaire, sans complexes et en toute dignité, dans le rôle d'agents d'affaires de la bourgeoisie occidentale. [...] L'aspect dynamique et pionnier, l'aspect inventeur et découvreur de mondes que l'on trouve chez toute bourgeoisie nationale est ici lamentablement absent. [...] Cette bourgeoisie qui a adopté sans réserve et dans l'enthousiasme les mécanismes de pensée caractéristiques de la métropole, qui a merveilleusement aliéné sa propre pensée et fondé sa conscience sur des bases typiquement étrangères, va s'apercevoir, la gorge sèche, qu'il lui manque cette chose qui fait une bourgeoisie, c'est-à-dire l'argent. La bourgeoisie des pays sous-développés est une bourgeoisie en esprit. Ce ne sont ni sa puissance économique, ni le dynamisme de ses cadres, ni l'envergure de ses conceptions, qui lui assurent sa qualité de bourgeoisie. Aussi est-elle à ses débuts et pendant longtemps une bourgeoisie de fonctionnaires. Ce sont les postes qu'elle occupe dans la nouvelle administration nationale qui lui donneront sérénité et solidité.

(Ibid.)                                                                                                                                         

Cette analyse de l'évolution de la société après l'indépendance conduit Fanon à une appréciation du rôle et de la fonction du parti, en se fondant sur des observations incisives accumulées pendant son expérience africaine. Le dernier chapitre présentera des cas psychiatriques pendant la guerre.

Auparavant, dans le chapitre IV, Fanon s'interroge sur la culture nationale. Dans une perspective d'histoire littéraire, c'est le chapitre qui nous interpelle le plus directement. Comme tout écrivain, il s'est « passionnément attaché à l'étude des actions du symbolique et de l'imaginaire », mais il l'a fait, principalement, par le détour du discours à la fois didactique et polémique de l'essai: discours de l'explication, de l'argumentation et de la prise de position qui permet de démontrer, alors que l'écriture de fiction suggère plus qu'elle n'explique. Le texte fanonien éveille les sens et l'apparente sérénité du réel offerte par la littérature: par là, il nous aide à mieux lire la littérature d'un pays en situation coloniale. Fanon replace, dans ce contexte colonial, la trajectoire des intellectuels, de l'assimilation totale à la prise de conscience de la nécessité de la revendication nationale. La première étape est celle qu'il nomme « la période assimilationniste intégrale », celle où l'intellectuel qui « s'est jeté avec avidité dans la culture occidentale [...] va tenter de faire sienne la culture européenne ». Dans une seconde étape, l'intellectuel colonisé qui, malgré tous les efforts qu'il a déployés pour s'intégrer, se trouve rejeté par la communauté européenne, va « renier » cette culture apprise pour se tourner vers son peuple. Mais le présent déstructuré de son peuple asservi l'atterre : «L'intellectuel est effrayé par le vide, l'anéantissement, la sauvagerie. » Du même coup, il se jette passionnellement dans le passé grandiose de son peuple, excluant du même mouvement le présent du colonisateur et celui du colonisé. C'est à cette étape que Fanon introduit la notion d'identité, question suscitée et entretenue par la situation coloniale : fausse question à un vrai problème. Comment affirmer sa culture dans une situation de domination ? Fausse question, car elle oblige à une plongée individuelle dans le psychologique, enfermant l'intellectuel dans une dualité dont bon nombre d'entre eux ne se dépêtrent pas encore à l'heure actuelle. Dualité vécue comme un incontournable écartèlement. La seule réponse à apporter à l'oppression est l'engagement dans la lutte, en mettant en jeu toutes ses possibilités : en focalisant l'intellectuel sur son identité, sur son « authenticité », au sens le plus étroit du terme, le culturel tend ses bras secourables au politique pour occulter la domination. Ainsi, la culture nationale existe mais, pour s'imposer, elle doit être partie intégrante de la lutte de libération. Celle-ci fait émerger une humanité nouvelle ; l'écrivain, héraut vigilant de la marche d'un peuple, ne peut créer de façon novatrice et constructrice qu'en transformant sa parole et son écoute : dire son peuple, écouter ses rumeurs et non celles de sa psychologie déchirée. Se mettre au rythme de son peuple: souvenons-nous de Lakhdar dans Nedjma : « Je n'étais plus que le jarret de la foule opiniâtre... » La culture nationale, la littérature nationale commencent donc avec l'engagement dans la libération; c'est la troisième étape, où l'intellectuel se fait « éveilleur » du peuple.

Frantz Fanon est mort jeune, laissant, à sa patrie d'adoption et au tiers monde en général, un message dont la portée n'est pas encore caduque : l'invention dans l'existence, le refus de l'aliénation de l'homme,

le questionnement du monde et le refus de ses certitudes à travers une écriture caractérisée par une « rhétorique de l'indignation ». Il laisse un grand texte humaniste, mais d'« un humanisme combattant, un humanisme de fureur et de révolte ». Une exhortation ferme et d'une intense poésie clôt Les Damnés de la terre.

 

Fermes, avisés et résolus

Allons, camarades, il vaut mieux décider dès maintenant de changer de bord. La grande nuit dans laquelle nous fûmes plongés, il nous faut la secouer et en sortir. Le jour nouveau qui déjà se lève doit nous trouver fermes, avisés et résolus.

Il nous faut quitter nos rêves, abandonner nos vieilles croyances et nos amitiés d'avant la vie. Ne perdons pas de temps en stériles litanies ou en mimétismes nauséabonds. Quittons cette Europe qui n'en finit pas de parler de l'homme tout en le massacrant partout où elle le rencontre, à tous les coins de ses propres rues, à tous les coins du monde. [..]

Allons frères, nous avons beaucoup trop de travail pour nous amuser des jeux d'arrière-garde. L'Europe a fait ce qu'elle devait faire et somme toute elle l'a bien fait. [...]

Le tiers monde est aujourd'hui en face de l'Europe comme une masse colossale dont le projet doit être d'essayer de résoudre les problèmes auxquels cette Europe n'a pas su apporter de solutions.

Mais alors, il importe de ne point parler rendement, de ne point parler intensification, de ne point parler rythmes. Non, il ne s'agit pas de retour à la Nature. Il s'agit très concrètement de ne pas tirer les hommes dans des directions qui les mutilent, de ne pas imposer au cerveau des rythmes qui rapidement l'oblitèrent et le détraquent. Il ne faut pas, sous le prétexte de rattraper, bousculer l'homme, l'arracher de lui-même, de son intimité, le briser, le tuer.

Non, nous ne voulons rattraper personne. Mais nous voulons marcher tout le temps, la nuit et le jour, en compagnie de l'homme, de tous les hommes. Il s'agit de ne pas étirer la caravane, car alors, chaque rang perçoit à peine celui qui le précède et les hommes qui ne se reconnaissent plus, se rencontrent de moins en moins, se parlent de moins en moins.

Il s'agit pour le tiers monde de recommencer une histoire de l'homme qui tienne compte à la fois des thèses quelquefois prodigieuses soutenues par l'Europe mais aussi des crimes de l'Europe dont le plus odieux aura été au sein de l'homme, l'écartèlement pathologique de ses fonctions et l'émiettement de son unité, dans le cadre d'une collectivité, la brisure, la stratification, les tensions sanglantes alimentées par des classes, enfin, à l'échelle immense de l'humanité, les haines raciales, l'esclavage, l'exploitation et surtout le génocide exsangue que constitue la mise à l'écart d'un milliard et demi d'hommes. […]

Pour l'Europe, pour nous-mêmes et pour l'humanité, camarades, il faut faire peau neuve, développer une pensée neuve, tenter de mettre sur pied un homme neuf.

(Ibid.)

Christinane ACHOUR. In Anthologie de la littérature Algérienne de langue française. Ed.ENAP-BORDAS, Paris,1990.

Les Damnés de la terre.

 
Il n'y a pas si longtemps, la terre comptait deux milliards d'habitants, soit cinq cent millions d'hommes et un milliard cinq cent millions d'indigènes. Les premiers disposaient du Verbe, les autres l'empruntaient. Entre ceux-là et ceux-ci, des roitelets vendus, des féodaux, une fausse bourgeoisie forgée de toute pièce servaient d'intermédiaires. Aux colonies la vérité se montrait nue ; les « métropoles » la préféraient vêtue ; il fallait que l'indigène les aimât. Comme des mères, en quelque sorte. L'élite européenne entreprit de fabriquer un indigénat d'élite ; on sélectionnait des adolescents, on leur marquait sur le front, au fer rouge, les principes de la culture occidentale, on leur fourrait dans la bouche des baillons sonores, grands mots pâteux qui collaient aux dents ; après un bref séjour en métropole, on les renvoyait chez eux, truqués. Ces mensonges vivants n'avaient plus rien à dire à leurs frères ; ils résonnaient ; de Paris, de Londres, d'Amsterdam nous lancions des mots « Parthénon ! Fraternité ! » et, quelque part en Afrique, en Asie, des lèvres s'ouvraient. : « ... thénon ! ... nité ! » C'était l'âge d'or.
Il prit fin. Les bouches s'ouvrirent seules ; les voix jaunes et noires parlaient encore de notre humanisme mais c'était pour nous reprocher notre inhumanité. Nous écoutions sans déplaisir ces courtois exposés d'amertume. D'abord ce fut un émerveillement fier : comment ? Ils causent tout seuls ? Voyez pourtant ce que nous avons fait d'eux ! Nous ne doutions pas qu'ils acceptassent notre idéal puisqu'ils nous accusaient de n'y être pas fidèles ; pour le coup, l'Europe crut à sa mission : elle avait hellénisé les Asiatiques, créé cette espèce nouvelle, les nègres gréco-latins. Nous ajoutions, tout à fait entre nous, pratiques : et puis laissons les gueuler, ça les soulage ; chien qui aboie ne mord pas.
Une autre génération vint, qui déplaça la question. Ses écrivains, ses poètes, avec une incroyable patience essayèrent de nous expliquer que nos valeurs collaient mal avec la vérité de leur vie, qu'ils ne pouvaient ni tout à fait les rejeter ni les assimiler. En gros, cela voulait dire : vous faites de nous des monstres, votre humanisme nous prétend universels et vos pratiques racistes nous particularisent. Nous les écoutions, très décontractés : les administrateurs coloniaux ne sont pas payés pour lire Hegel, aussi bien le lisent-ils peu, mais ils n'ont pas besoin de ce philosophe pour savoir que les consciences malheureuses s'empêtrent dans leurs contradictions. Efficacité nulle. Donc perpétuons leur malheur, il n'en sortira que du vent. S'il y avait, nous disaient les experts, l'ombre d'une revendication dans leurs gémissements, ce serait celle de l'intégration. Pas question de l'accorder, bien entendu : on eût ruiné le système qui repose, comme vous savez, sur la surexploitation. Mais il suffirait de tenir devant leurs yeux cette carotte : ils galoperaient. Quant à se révolter, nous étions bien tranquilles : quel indigène conscient s'en irait massacrer les beaux fils de l'Europe à seule fin de devenir Européen comme eux ? Bref, nous encouragions ces mélancolies et ne trouvâmes pas mauvais, une fois, de décerner le prix Goncourt à un nègre : c'était avant 39. 1961. Ecoutez : « Ne perdons pas de temps en stériles litanies ou en mimétismes nauséabonds. Quittons cette Europe qui n'en finit pas de parler de l'homme tout en le massacrant partout où elle le rencontre, à tous les coins de ses propres rues, à tous les coins du monde. Voici des siècles qu'au nom d'une prétendue « aventure spirituelle » elle étouffe la quasi-totalité de l'humanité. » Ce ton est neuf. Qui ose le prendre ? Un Africain, homme du Tiers Monde, ancien colonisé. Il ajoute : « L'Europe a acquis une telle vitesse folle, désordonnée qu'elle va vers des abîmes, dont il vaut mieux s'éloigner ». Autrement dit : elle est foutue. Une vérité qui n'est pas bonne à dire mais dont - n'est-ce pas, mes chers co-continentaux ? - nous sommes tous, entre chair et cuir, convaincus. Il faut faire une réserve, pourtant. Quand un Français, par exemple, dit à d'autres Français - « Nous sommes foutus ! » - ce qui, à ma connaissance, se produit à peu près tous les jours depuis 1930 - c'est un discours passionnel, brûlant de rage et d'amour, l'orateur se met dans le bain avec tous ses compatriotes. Et puis il ajoute généralement : « A moins que » On voit ce que c'est : il n'y a plus une faute à commettre ; si ses recommandations ne sont pas sui- vies à la lettre, alors et seulement alors le pays se désintègrera. Bref, c'est une menace suivie d'un conseil et ces propos choquent d'autant moins qu'ils jaillissent de l'intersubjectivité nationale. Quand Fanon, au contraire, dit de l'Europe qu'elle court à sa perte, loin de pousser un cri d'alarme, il propose un diagnostic. Ce médecin ne prétend ni la condamner sans recours - on a vu des miracles - ni lui donner les moyens de guérir : il constate qu'elle agonise. Du dehors, en se basant sur les symptômes qu'il a pu recueillir. Quant à la soigner, non : il a d'autres soucis en tête ; qu'elle crève ou qu'elle survive, il s'en moque. Par cette raison, son livre est scandaleux. Et si vous murmurez, rigolards et gênés : « Qu'est-ce qu'il nous met ! » la vraie nature du scandale vous échappe : car Fanon ne vous « met » rien du tout ; son ouvrage - si brûlant pour d'autres - reste pour vous glacé ; on y parle de vous souvent, à vous jamais. Finis les Goncourt noirs et les Nobel jaunes : il ne reviendra plus le temps des lauréats colonisés. Un ex-indigène « de langue française » plie cette langue à des exigences nouvelles, en use et s'adresse aux seuls colonisés : « Indigènes de tous les pays sous-développés, unissez-vous ! » Quelle déchéance : pour les pères, nous étions les uniques interlocuteurs ; les fils ne nous tiennent même plus pour des interlocuteurs valables : nous sommes les objets du discours. Bien sûr, Fanon mentionne au passage nos crimes fameux, Sétif, Hanoï, Madagascar, mais il ne perd pas sa peine à les condamner : il les utilise. S'il démonte les tactiques du colonialisme, le jeu complexe des relations qui unissent et qui opposent les colons aux « métropolitains » c'est pour ses frères ; son but est de leur apprendre à nous déjouer. Bref, le Tiers Monde se découvre et se parle par cette voix. On sait qu'il n'est pas homogène et qu'on y trouve encore des peuples asservis, d'autres qui ont acquis une fausse indépendance, d'autres qui se battent pour conquérir la souveraineté, d'autres enfin qui ont gagné la liberté plénière mais qui vivent sous la menace constante d'une agression impérialiste. Ces différences sont nées de l'histoire coloniale, cela veut dire de l'oppression. Ici la Métropole s'est contentée de payer quelques féodaux : là, divisant pour régner, elle a fabriqué de toute pièce une bourgeoisie de colonisés ; ailleurs elle a fait coup double : la colonie est à la fois d'exploitation et de peuplement. Ainsi l'Europe a-t-elle multiplié les divisions, les oppositions, forgé des classes et parfois des racismes, tenté par tous les expédients de provoquer et d'accroître la stratification des sociétés colonisées. Fanon ne dissimule rien : pour lutter contre nous, l'ancienne colonie doit lutter contre elle-même. Ou plutôt les deux ne font qu'un. Au feu du combat, toutes les barrières intérieures doivent fondre, l'impuissante bourgeoisie d'affairistes et de compradores, le prolétariat urbain, toujours privilégié, le lumpenproletariat des bidonvilles, tous doivent s'aligner sur les positions des masses rurales, véritable réservoir de l'armée nationale et révolutionnaire ; dans ces contrées dont le colonialisme a délibérément stoppé le développement, la paysannerie, quand elle se révolte apparaît très vite comme la classe radicale : elle connaît l'oppression nue, elle en souffre beaucoup plus que les travailleurs des villes et, pour l'empêcher de mourir de faim, il ne faut rien de moins qu'un éclatement de toutes les structures. Qu'elle triomphe, la Révolution nationale sera socialiste ; qu'on arrête son élan, que la bourgeoisie colonisée prenne le pouvoir, le nouvel Etat, en dépit d'une souveraineté formelle, reste aux mains des impérialistes. C'est ce qu'illustre assez bien l'exemple du Katanga. Ainsi l'unité du Tiers Monde n'est pas faite : c'est une entreprise en cours qui passe par l'union, en chaque pays, après comme avant l'indépendance, de tous les colonisés sous le commandement de la classe paysanne. Voilà ce que Fanon explique à ses frères d'Afrique, d'Asie, d'Amérique latine : nous réaliserons tous ensemble et partout le socialisme révolutionnaire ou nous serons battus un à un par nos anciens tyrans. Il ne dissimule rien -, ni les faiblesses, ni les discordes, ni les mystifications. Ici le mouvement prend un mauvais départ ; là, après de foudroyants succès, il est en perte de vitesse ; ailleurs il s'est arrêté : si l'on veut qu'il reprenne, il faut que les paysans jettent leur bourgeoisie à la mer. Le lecteur est sévèrement mis en garde contre les aliénations les plus dangereuses : le leader, le culte de la personne, la culture occidentale et, tout aussi bien, le retour du lointain passé de la culture africaine : la vraie culture c'est la Révolution ; cela veut dire qu'elle se forge à chaud. Fanon parle à voix haute, nous, les Européens, nous pouvons l'entendre : la preuve en est que vous tenez ce livre entre vos mains ; ne craint-il pas que les puissances coloniales tirent profit de sa sincérité ? Non. Il ne craint rien. Nos procédés sont périmés : ils peuvent retarder parfois l'émancipation, ils ne l'arrêteront pas. Et n'imaginons pas que nous pourrons rajuster nos méthodes : le néocolonialisme, ce rêve paresseux des Métropoles, c'est du vent ; les « Troisièmes Forces » n'existent pas ou bien ce sont les bourgeoisies-bidons que le colonialisme a déjà mises au pouvoir. Notre machiavélisme a peu de prises sur ce monde fort éveillé qui a dépisté l'un après l'autre nos mensonges. Le colon n'a qu'un recours : la force, quand il lui en reste ; l'indigène n'a qu'un choix : la servitude ou la souveraineté. Qu'est-ce que ça peut lui faire, à Fanon, que vous lisiez ou non son ouvrage ? c'est à ses frères qu'il dénonce nos vieilles malices, sûr que nous n'en avons pas de rechange. C'est à eux qu'il dit : l'Europe a mis les pattes sur nos continents, il faut les taillader jusqu'à ce qu'elle les retire ; le moment nous favorise : rien n'arrive à Bizerte, à Elisabethville, dans le bled algérien que la terre entière n'en soit informée ; les blocs prennent des partis contraires, ils se tiennent en respect, profitons de cette paralysie, entrons dans l'histoire et que notre irruption la rende universelle pour la première fois ; battons-nous : à défaut d'autres armes, la patience du couteau suffira. Européens, ouvrez ce livre, entrez-y. Après quelques pas dans la nuit vous verrez des étrangers réunis autour d'un feu, approchez, écoutez : ils discutent du sort qu'ils réservent à vos comptoirs, aux mercenaires qui les défendent. Ils vous verront peut-être, mais ils continueront de parler entre eux, sans même baisser la voix. Cette indifférence frappe au cœur : les pères, créatures de l'ombre, vos créatures, c'étaient des âmes mortes, vous leur dispensiez la lumière, ils ne s'adressaient qu'à vous, et vous ne preniez pas la peine de répondre à ces zombies. Les fils vous ignorent : un feu les éclaire et les réchauffe, qui n'est pas le vôtre. Vous, à distance respectueuse, vous vous sentirez furtifs, noctur ' nés, transis : chacun son tour ; dans ces ténèbres d'où va surgir une autre aurore, les zombies, c'est vous. En ce cas, direz-vous, jetons cet ouvrage par la fenêtre. Pourquoi le lire puisqu'il n'est pas écrit pour nous ? Pour deux motifs dont le premier est que Fanon vous explique à ses frères et démonte pour eux le mécanisme de nos aliénations : profitez-en pour vous découvrir à vous-même dans votre vérité d'objets. Nos victimes nous connaissent par leurs blessures et par leurs fers : c'est ce qui rend leur témoignage irréfutable. Il suffit qu'elles nous montrent ce que nous avons fait d'elles pour que nous connaissions ce que nous avons fait de nous. Est-ce utile ? Oui, puisque l'Europe est en grand danger de crever. Mais, direz-vous encore, nous vivons dans la Métropole et nous réprouvons les excès. Il est vrai : vous n'êtes pas des colons, mais vous ne valez pas mieux. Ce sont vos pionniers, vous les avez envoyés, outre-mer, ils vous ont enrichis ; vous les aviez prévenus : s'ils faisaient couler trop de sang, vous les désavoueriez du bout des lèvres ; de la même manière, un Etat - quel qu'il soit - entretient à l'étranger une tourbe d'agitateurs, de provocateurs et d'espions qu'il désavoue quand on les prend. Vous, si libéraux, si humains, qui poussez l'amour de la culture jusqu'à la préciosité, vous faites semblant d'oublier que vous avez des colonies et qu'on y massacre en votre nom. Fanon révèle à ses camarades - à certains d'entre eux, surtout, qui demeurent un peu trop occidentalisés - la solidarité des « métropolitain5 » et de leurs agents coloniaux. Ayez le courage de le lire : par cette première raison qu'il vous fera honte et que la honte, comme a dit Marx, est un sentiment révolutionnaire. Vous voyez : moi aussi je ne peux me déprendre de l'illusion subjective. Moi aussi, je vous dit : « Tout est perdu, à moins que... » Européen, je vole le livre d'un ennemi et j'en fais un moyen de guérir l'Europe. Profitez-en.
Et voici la seconde raison : si vous écartez les bavardages fascistes de Sorel, vous trouverez que Fanon est le premier depuis Engels à remettre en lumière l'accoucheuse de l'histoire. Et n'allez pas croire qu'un sang trop vif ou que des malheurs d'enfance lui aient donné pour la violence je ne sais quel goût singulier . il se fait l'interprète de la situation, rien de plus. Mais cela suffit pour qu'il constitue, étape par étape, la dialectique que l'hypocrisie libérale vous cache et qui nous a produits tout autant que lui. Au siècle dernier, la bourgeoisie tient les ouvriers pour des envieux, déréglés par de grossiers appétits mais elle prend soin d'inclure ces grands brutaux dans notre espèce : à moins d'être hommes et libres comment pourraient-ils vendre librement leur force de travail. En France, en Angleterre, l'humanisme se prétend universel. Avec le travail forcé, c'est tout le contraire : pas de contrat ; en plus de ça, il faut intimider ; donc l'oppression se montre. Nos soldats, outre-mer, repoussant l'universalisme métropolitain, appliquent au genre humain le numerus clausus : puisque nul ne peut sans crime dépouiller son semblable, l'asservir ou le tuer, ils posent en principe que le colonisé n'est pas le semblable de l'homme. Notre force de frappe a reçu mission de changer cette abstraite certitude en réalité : ordre est donné de ravaler les habitants du territoire annexé au niveau du singe supérieur pour justifier le colon de les traiter en bêtes de somme. La violence coloniale ne se donne pas seulement le but de tenir en respect ces hommes asservis, elle cherche à les déshumaniser. Rien ne sera ménagé pour liquider leurs traditions, pour substituer nos langues aux leurs, pour détruire leur culture sans leur donner la nôtre ; on les abrutira de fatigue. Dénourris, malades, s'ils résistent encore la peur terminera le job : on braque sur le paysan 'des fusils ; viennent des civils qui s'installent sur sa terre et le contraignent par la cravache à la cultiver pour eux. S'il résiste, les soldats tirent, c'est un homme mort ; s'il cède, il se dégrade, ce n'est plus un homme ; la honte et la crainte vont fissurer son caractère, désintégrer sa personne. L'affaire est menée tambour battant, par des experts : ce n'est pas d'aujourd'hui que datent les « services psychologiques ». Ni le lavage de cerveau. Et pourtant, malgré tant d'efforts, le but n'est atteint nulle part : au Congo, où l'on coupait les mains des nègres, pas plus qu'en Angola où, tout récemment, on trouait les lèvres des mécontents pour les fermer par des cadenas Et je ne prétends pas qu'il soit impossible de changer un homme en bête : je dis qu'on n'y parvient pas sans l'affaiblir considérablement ; les coups ne suffisent jamais, il faut forcer sur la dénutrition. C'est l'ennui, avec la servitude : quand on domestique un membre de notre espèce, on diminue son rendement et, si peu qu'on lui donne, un homme de basse-cour finit par coûter plus qu'il ne rapporte. Par cette raison les colons sont obligés d'arrêter le dressage à la mi-temps : le résultat, ni homme ni bête, c'est l'indigène. Battu, sous-alimenté, malade, apeuré, mais jusqu'à un certain point seulement, il a, jaune, noir ou blanc, toujours les mêmes traits de caractère : c'est un paresseux, sournois et voleur, qui vit de rien et ne connaît que la force. Pauvre colon : voilà sa contradiction mise à nu. Il devrait, comme fait, dit-on, le génie, tuer ceux qu'il pille. Or cela n'est pas possible : ne faut-il pas aussi qu'il les exploite ? Faute de pousser le massacre jusqu'au génocide, et la servitude jusqu'à l'abêtissement, il perd les pédales, l'opération se renverse, une implacable logique la mènera jusqu'à la décolonisation. Pas tout de suite. D'abord l'Européen règne. il a déjà perdu mais ne s'en aperçoit pas ; il ne sait pas encore que les indigènes sont de faux indigènes : il leur fait du mal, à l'entendre, pour détruire ou pour refouler le mal qu'ils ont en eux ; au bout de trois générations, leurs pernicieux instincts ne renaîtront plus. Quels instincts ? Ceux qui poussent les esclaves à massacrer le maître ? Comment n'y reconnaît-il pas sa propre cruauté retournée contre lui ? La sauvagerie de ces paysans opprimés, comment n'y retrouve-t-il pas sa sauvagerie de colon qu'ils ont absorbée par tous les pores et dont ils ne se guérissent pas ? La raison est simple : ce personnage impérieux, affolé par sa toute puissance et par la peur de la perdre, ne se rappelle plus très bien qu'il a été un homme : il se prend pour une cravache ou pour un fusil ; il en est venu à, croire que la domestication des « races inférieures » s'obtient par le conditionnement de leurs réflexes. Il néglige la mémoire humaine, les souvenirs ineffaçables ; et puis, surtout, il y a ceci qu'il n'a peut-être jamais su : nous ne devenons ce que nous sommes que par la négation intime et radicale de ce qu'on a fait de nous. Trois générations ? Dès la seconde, à peine ouvraient-ils les yeux, les fils ont vu battre leurs pères. En termes de psychiatrie, les voilà « traumatisés ». Pour la vie. Mais ces agressions sans cesse renouvelées, loin de les porter à se soumettre, les jettent dans une contradiction insupportable dont l'Européen, tôt ou tard, fera les frais. Après cela, qu'on les dresse à leur tour, qu'on leur apprenne la honte, la douleur et la faim : on ne suscitera dans leurs corps qu'une rage volcanique dont la puissance est égale à celle de la pression qui s'exerce sur eux. Ils ne connaissent, disiez-vous, que la force ? Bien sûr ; d'abord ce ne sera que celle du colon et, bientôt, que la leur, cela veut dire : la même rejaillissant sur nous comme notre reflet vient du fond d'un miroir à notre rencontre. Ne vous y trompez pas ; par cette folle rogne, par cette bile et ce fiel, par leur désir permanent de nous tuer, par la contracture permanente de muscles puissants qui ont peur de se dénouer, ils sont hommes : par le colon, qui les veut hommes de peine, et contre lui. Aveugle encore, abstraite, la haine est leur seul trésor : le Maître la provoque parce qu'il cherche à les abêtir, il échoue à la briser parce que ses intérêts l'arrêtent à mi-chemin ; ainsi les faux indigènes sont humains encore, par la puissance et l'impuissance de l'oppresseur qui se transforment, chez eux, en un refus entêté de la condition animale. Pour le reste on a compris ; ils sont paresseux, bien sûr : c'est du sabotage. Sournois, voleurs : parbleu ; leurs menus larcins marquent le commencement d'une résistance encore inorganisée. Cela ne suffit pas : il en est qui s'affirment en se jetant à mains nues contre les fusils ; ce sont leurs héros ; et d'autres se font hommes en assassinant des Européens. On les abat : brigands et martyrs, leur supplice exalte les masses terrifiées. Terrifiées, oui : en ce nouveau moment, l'agression coloniale s'intériorise en Terreur chez les colonisés. Par là je n'entends pas seulement la crainte qu'ils éprouvent devant nos inépuisables moyens de répression mais aussi celle que leur inspire leur propre fureur. Ils sont coincés entre nos armes qui les visent et ces effrayantes pulsions, ces désirs de meurtre qui montent du fond des cœurs et qu'ils ne reconnaissent pas toujours : car ce n'est pas d'abord leur violence, c'est la nôtre, retournée, qui grandit et les déchire ; et le premier mouvement de ces opprimés est d'enfouir profondément cette inavouable colère que leur morale et la nôtre réprouvent et qui n'est pourtant que le dernier réduit de leur humanité. Lisez Fanon : vous saurez que, dans le temps de leur impuissance, la folie meurtrière est l'inconscient collectif des colonisés. Cette furie contenue, faute d'éclater, tourne en rond et ravage les opprimés eux-mêmes. Pour s'en libérer, ils en viennent à se massacrer entre eux : les tribus se battent les unes contre les autres faute de pouvoir affronter l'ennemi véritable - et vous pouvez compter sur la politique coloniale pour entretenir leurs rivalités ; le frère, levant le couteau contre son frère, croit détruire, une fois pour toutes, l'image détestée de leur avilissement commun. Mais ces victimes expiatoires n'apaisent pas leur soif de sang ; ils ne s'empècheront de marcher contre les mitrailleuses qu'en se faisant nos complices : cette déshumanisation qu'ils repoussent, ils vont de leur propre chef en accélérer les progrès. Sous les yeux amusés du colon, ils se prémuniront contre eux-mêmes par des barrières surnaturelles, tantôt ranimant de vieux mythes terribles, tantôt se ligotant par des rites méticuleux : ainsi l'obsédé fuit son exigence profonde en s'infligeant des manies qui le requièrent à chaque instant. lis dansent : ça les occupe ; ça dénoue leurs muscles douloureusement contractés et puis la danse mime en secret, souvent à leur insu, le Non qu'ils ne peuvent dire, les meurtres qu'ils n'osent commettre. En certaines régions ils usent de ce dernier recours - la possession. Ce qui était autrefois le fait religieux dans sa simplicité, une certaine communication du fidèle avec le sacré, ils en font une arme contre le désespoir et l'humiliation : les zars, les loas, les Saints de la Sainterie descendent en eux, gouvernent leur violence et la gaspillent en transes jusqu'à l'épuisement. En même temps ces hauts personnages les protègent : cela veut dire que les colonisés se défendent de l'aliénation coloniale en renchérissant sur l'aliénation religieuse. Avec cet unique résultat, au bout du compte, qu'ils cumulent les deux aliénations et que chacune se renforce par l'autre. Ainsi, dans certaines psychoses, las d'être insultés tous les jours, les hallucinés s'avisent un beau matin d'entendre une voix d'ange qui les complimente ; les quolibets ne cessent pas pour autant : désormais ils alternent avec la félicitation. C'est une défense et c'est la fin de leur aventure : la personne est dissociée, le malade s'achemine vers la démence. Ajoutez, pour quelques malheureux rigoureusement sélectionnés, cette autre possession dont j'ai parlé plus haut : la culture occidentale. A leur place, direz-vous, j'aimerais encore mieux mes zars que l'Acropole. Bon : vous avez compris. Pas tout à fait cependant car vous n'êtes pas à leur place. Pas encore. Sinon vous sauriez qu'ils ne peuvent pas choisir. ils cumulent. Deux mondes, ça fait deux possessions : on danse toute la nuit, à l'aube on se presse dans les églises pour entendre la messe ; de jour en jour la fêlure s'accroît. Notre ennemi trahit ses frères et se fait notre complice ; ses frères en font autant. L'indigénat est une névrose introduite et maintenue par le colon chez les colonisés avec leur consentement. Réclamer et renier, tout à la fois, la condition humaine : la contradiction est explosive. Aussi bien explose-t-elle, vous le savez comme moi. Et nous vivons au temps de la déflagration : que la montée des naissances accroisse la disette, que les nouveaux venus aient à redouter de vivre un peu plus que de mourir, le torrent de la violence emporte toutes les barrières. En Algérie, en Angola, on massacre à vue les Européens. C'est le moment du boomerang, le troisième temps de la violence : elle revient sur nous, elle nous frappe et, pas plus que les autres fois, nous ne comprenons que c'est le nôtre. Les « libéraux » restent hébétés : ils reconnaissent que nous n'étions pas assez polis avec les indigènes, qu'il eût été plus juste et plus prudent de leur accorder certains droits dans la mesure du possible ; ils ne demandaient pas mieux que de les admettre par fournées et sans parrain dans ce club si fermé, notre espèce. et voici que ce déchaînement barbare et fou ne les épargne pas plus que les mauvais colons. La Gauche Métropolitaine est gênée : elle connaît le véritable sort des indigènes, l'oppression sans merci dont ils font l'objet, elle ne condamne pas leur révolte, sachant que nous avons. tout fait pour la provoquer. Mais tout de même, pense-t-elle, il y a des limites : ces guérilleros devraient tenir à cœur de se montrer chevaleresques ; ce serait le meilleur moyen de prouver qu'ils sont des hommes. Parfois elle les gourmande : « Vous allez trop fort, nous ne vous soutiendrons plus ». Ils s'en foutent : pour ce que vaut le soutien qu'elle leur accorde, elle peut tout aussi bien se le mettre au cul. Dès que leur guerre a commencé, ils ont aperçu cette vérité rigoureuse : nous nous valons tous tant que nous sommes, nous avons tous profité d'eux, ils n'ont rien à prouver, ils ne feront de traitement de faveur à personne. Un seul devoir, un seul objectif : chasser le colonialisme par tous les moyens. Et les plus avisés d'entre nous seraient, à la rigueur, prêts à l'admettre mais ils ne peuvent s'empêcher de voir dans cette épreuve de force le moyen tout inhumain que des sous-hommes ont pris pour se faire octroyer une charte d'humanité : qu'on l'accorde au plus vite et qu'ils tâchent alors, par des entreprises pacifiques, de la mériter. Nos belles âmes sont racistes. Elles auront profit à lire Fanon ; cette violence irrépressible, il le montre parfaitement, n'est pas une absurde tempête ni la résurrection d'instincts sauvages ni même un effet du ressentiment : c'est l'homme lui-même se recomposant. Cette vérité, nous l'avons, sue, je crois, et nous l'avons oubliée : les marques de la violence, nulle douceur ne les effacera : c'est la violence qui peut seule les détruire. Et le colonisé se guérit de la névrose coloniale en chassant le colon par les armes. Quand sa rage éclate, il retrouve sa transparence perdue, il se connaît dans la mesure même où il se fait - de loin nous tenons sa guerre comme le triomphe de la barbarie ; mais elle procède par elle même à l'émancipation progressive du combattant, elle liquide en lui et hors de lui, progressivement, les ténèbres coloniales. Dès qu'elle commence, elle est sans merci. Il faut rester terrifié ou devenir terrible ; cela veut dire : s'abandonner aux dissociations d'une vie truquée ou conquérir l'unité natale. Quand les paysans touchent des fusils, les vieux mythes pâlissent, les interdits sont un à un renversés : l'arme d'un combattant, c'est son humanité. Car, en le premier temps de la révolte, il faut tuer : abattre un Européen c'est faire d'une pierre deux coups p supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé : restent un homme mort et un homme libre ; le survivant, pour la première fois, sent un sol national sous la plante de ses pieds. Dans cet instant la Nation ne s'éloigne pas de lui : on la trouve où il va, où il est jamais plus loin, elle se' confond avec sa liberté. Mais, après la première surprise, l'armée coloniale réagit : il faut s'unir ou se faire massacrer. Les discordes tribales s'atténuent, tendent à disparaître : d'abord parce qu'elles mettent en danger la Révolution, et plus profondément parce qu'elles n'avaient d'autre office que de dériver la violence vers de faux ennemis. Quand elles demeurent comme au Congo - c'est qu'elles sont entretenues par les agents du colonialisme. La Nation se met en marche : pour chaque frère elle est partout où d'autres frères combattent Leur amour fraternel est l'envers de la haine qu'ils vous portent : frères en ceci que chacun d'eux a tué, peut d'un instant à l'autre, avoir tué. Fanon montre à ses lecteurs les limites de la « spontanéité », la nécessité et les dangers de « l'organisation ». Mais, quelle que soit l'immensité de la tâche, à chaque développement de l'entreprise la conscience révolutionnaire s'approfondit. Les derniers complexes s'envolent : qu'on vienne un peu nous parler du « complexe de dépendance » chez le soldat de l'A.L.N. Libéré de ses œillères, le paysan prend connaissance de ses besoins - ils le tuaient mais il tentait de les ignorer ; il les découvre comme des exigences infinies. En cette violence populaire - pour tenir cinq ans, huit ans comme ont fait les Algériens, les nécessités militaires, sociales et politiques ne se peuvent distinguer. La guerre - ne fût-ce qu'en posant la question du commandement et des responsabilités - institue de nouvelles structures qui seront les premières institutions de la paix. Voici donc l'homme instauré jusque dans des traditions nouvelles, filles futures d'un horrible présent, le voici légitimé par un droit qui va naître, qui naît chaque jour au feu : avec le dernier colon tué, rembarqué ou assimilé, l'espèce minoritaire disparaît, cédant la place à la fraternité socialiste. Et ce n'est pas encore assez : ce combattant brûle les étapes ; vous pensez bien qu'il ne risque pas sa peau pour se retrouver au niveau du vieil homme « métropolitain ». Voyez sa patience : peut-être rêve-t-il quelquefois d'un nouveau Dien bien phû ; mais croyez qu'il n'y compte pas vraiment : c'est un gueux luttant, dans sa misère, contre des riches puissamment armés. En attendant les victoires décisives et, souvent, sans rien attendre, il travaille ses adversaires à l'écœurement. Cela n'ira pas sans d'effroyables pertes ; l'armée coloniale devient féroce : quadrillages, ratissages, regroupements, expéditions punitives ; on massacre les femmes et les enfants. Il le sait : cet homme neuf commence sa vie d'homme par la fin ; il se tient pour un mort en puissance. Il sera tué : ce n'est pas seulement qu'il en accepte le risque, c'est qu'il en a la certitude ; ce mort en puissance a perdu sa femme, ses fils ; il a vu tant d'agonies qu'il veut vaincre plutôt que survivre ; d'autres profiteront de la victoire, pas lui : il est trop las. Mais cette fatigue du cœur est à l'origine d'un incroyable courage. Nous trouvons notre humanité en deçà de la mort et du désespoir, il la trouve au-delà des supplices et de la mort. Nous avons été les semeurs de vent ; la tempête, c'est lui. Fils de la violence, il puise en elle à chaque instant son humanité : nous étions hommes à ses dépens, il se fait homme aux nôtres. Un autre homme : de meilleure qualité. Ici Fanon s'arrête. Il a montré la route : porte-parole des combattants, il a réclamé l'union, l'unité du continent africain contre toutes les discordes et tous les particularismes. Son but est atteint. S'il voulait décrire intégralement le fait historique de la décolonisation, il lui faudrait parler de nous : ce qui n'est certes pas son propos. Mais, quand nous avons fermé le livre, il se poursuit en nous, malgré son auteur : car nous éprouvons la force des peuples en révolution et nous y répondons par la force. Il y a donc un nouveau moment de la violence et c'est à nous, cette fois, qu'il faut revenir car elle est en train de nous changer dans la mesure où le faux indigène se change à travers elle. A chacun de mener ses réflexions comme il veut. Pourvu toutefois qu'il réfléchisse : dans l'Europe d'aujourd'hui, tout étourdie par les coups qu'on lui porte, en France, en Belgique, en Angleterre, le moindre divertissement de la pensée est une complicité criminelle avec le colonialisme. Ce livre n'avait nul besoin d'une préface. D'autant moins qu'il ne s'adresse pas à nous. J'en ai fait une, cependant, pour mener jusqu'au bout la dialectique : nous aussi, gens de l'Europe, on nous décolonise : cela veut dire qu'on extirpe par une opération sanglante le colon qui est en chacun de nous. Regardons-nous, si nous en avons le courage, et voyons ce qu'il advient de nous. Il faut affronter d'abord ce spectacle inattendu : le strip-tease de notre humanisme. Le voici tout nu, pas beau : ce n'était qu'une idéologie menteuse, l'exquise justification du pillage ; ses tendresses et sa préciosité cautionnaient nos agressions. Ils ont bonne mine, les non-violents : ni victimes ni bourreaux ! Allons ! Si vous n'êtes pas victimes, quand le gouvernement que vous avez plébiscité, quand l'armée où vos jeunes frères ont servi, sans hésitation ni remords, ont entrepris un « génocide », vous êtes indubitablement des bourreaux. Et si vous choisissez d'être victimes, de risquer un jour ou deux de prison, vous choisissez simplement de tirer votre épingle du jeu. Vous ne l'en tirerez pas : il faut qu'elle y reste jusqu'au bout. Comprenez enfin ceci : si la violence a commencé ce soir, si l'exploitation ni l'oppression n'ont jamais existé sur terre, peut-être la non-violence affichée peut apaiser la querelle. Mais si le régime tout entier et jusqu'à vos non violentes pensées sont conditionnées par une oppression millénaire, votre passivité ne sert qu'à vous ranger du côté des oppresseurs. Vous savez bien que nous sommes des exploiteurs. Vous savez bien que nous avons pris l'or et les métaux puis le pétrole des « continents neufs » et que nous les avons ramenés dans les vieilles métropoles. Non sans d'excellents résultats : des palais, des cathédrales, des capitales industrielles ; et puis quand la crise menaçait, les marchés coloniaux étaient là pour l'amortir ou la détourner. L'Europe, gavée de richesses, accorda de jure l'humanité à tous ses habitants : un homme, chez nous, ça veut dire un complice puisque nous avons tous profité de l'exploitation coloniale. Ce continent gras et blême finit par donner dans ce que Fanon nomme justement le « narcissisme ». Cocteau s'agaçait de Paris « cette ville qui parle tout le temps d'elle-même ». Et l'Europe, que fait-elle d'autre ? Et ce monstre sur européen, l'Amérique du Nord ? Quel bavardage : liberté, égalité, fraternité, amour, honneur, patrie, que sais-je ? Cela ne nous empêchait pas de tenir en même temps des discours racistes, sale nègre, sale juif, sale raton. De bons esprits, libéraux et tendres - des néo-colonialistes, en somme - se prétendaient choqués par cette inconséquence ; erreur ou mauvaise foi : rien de plus conséquent, chez nous, qu'un humanisme raciste puisque l'Européen n'a pu se faire homme qu'en fabriquant des esclaves et des monstres. Tant qu'il y eut un indigénat, cette imposture ne fut pas démasquée ; on trouvait dans le genre humain une abstraite postulation d'universalité qui servait à couvrir des pratiques plus réalistes : il y avait, de l'autre côté des mers, une race de sous-hommes qui, grâce à nous, dans mille ans peut-être, accéderait à notre état. Bref on confondait le genre avec l'élite. Aujourd'hui l'indigène révèle sa vérité ; du coup, notre club si fermé révèle sa faiblesse : ce n'était ni plus ni moins qu'une minorité. Il y a pis : puisque les autres se font hommes contre nous, il apparaît que nous sommes les ennemis du genre humain ; l'élite révèle sa vraie nature : un gang. Nos chères valeurs perdent leurs ailes ; à les regarder de près, on n'en trouvera pas une qui ne soit tachée de sang. S'il vous faut un exemple, rappelez-vous ces grands mots : que c'est généreux, la France. Généreux, nous ? Et Sétif ? Et ces huit années de guerre féroce qui ont coûté la vie à plus d'un million d'Algériens ? Et la gégène. Mais comprenez bien qu'on ne nous reproche pas d'avoir trahi je ne sais quelle mission : pour la bonne raison que nous n'en avions aucune. C'est la générosité même qui est en cause ; ce beau mot chantant n'a qu'un sens : statut octroyé. Pour les hommes d'en face, neufs et délivrés, personne n'a le pouvoir ni le privilège de rien donner à personne. Chacun a tous les droits. Sur tous ; et notre espèce, lorsqu'un jour elle se sera faite , ne se définira pas comme la somme des habitants du globe mais comme l'unité infinie de leurs réciprocités. Je m'arrête ; vous finirez le travail sans peine ; il suffit de regarder en face, pour la première et pour la dernière fois, nos aristocratiques vertus : elles crèvent ; comment survivraient-elles à l'aristocratie de sous-hommes qui les a engendrées. Il y a quelques années, un commentateur bourgeois - et colonialiste - pour défendre l'Occident n'a trouvé que ceci : « Nous ne sommes pas des anges. Mais nous, du moins, nous avons des remords ». Quel aveu ! Autrefois notre continent avait d'autres flotteurs : le Parthénon, Chartres, les Droits de l'Homme, la svastika. On sait à présent ce qu'ils valent : et l'on ne prétend plus nous sauver du naufrage que par le sentiment très chrétien de notre culpabilité. C'est la fin, comme vous voyez : l'Europe fait eau de toute part. Que s'est-il donc passé ? Ceci, tout simplement, que nous étions les sujets de l'histoire et que nous en sommes à présent les objets. Le rapport des forces s'est renversé, la décolonisation est en cours ; tout ce que nos mercenaires peuvent tenter c'est d'en retarder l'achèvement. Encore faut-il que les vieilles « Métropoles » y mettent le paquet, qu'elles engagent dans une bataille d'avance perdue toutes leurs forces. Cette vieille brutalité coloniale qui a fait la gloire douteuse des Bugeaud, nous la retrouvons, à la fin de l'aventure, décuplée, insuffisante. On envoie le contingent en Algérie, il s'y maintient depuis sept ans sans résultat. La violence a changé de sens ; victorieux nous l'exercions sans qu'elle parût nous altérer : elle décomposait les autres et nous, les hommes, notre humanisme restait intact ; unis par le profit, les métropolitains baptisaient fraternité, amour, la communauté de leurs crimes ; aujourd'hui la même, partout bloquée, revient sur nous à travers nos soldats, s'intériorise et nous possède. L'involution commence : le colonisé se recompose et nous, ultras et libéraux, colons et « métropolitains » nous nous décomposons. Déjà la rage et la peur sont nues : elles se montrent à découvert dans les « ratonnades » d'Alger. Où sont les sauvages, à présent ? Où est la barbarie ? Rien ne manque pas même le tam-tam : les klaxons rythment « Algérie Française » pendant que les Européens font brûler vifs des Musulmans. Il n'y a pas si longtemps, Fanon le rappelle, des psychiatres en Congrès s'affligeaient de la criminalité indigène : ces gens-là s'entretuent, disaient-ils, cela n'est pas normal ; le cortex de l'Algérien doit être sous-développé. En Afrique centrale d'autres ont établi que « l'Africain utilise très peu ses lobes frontaux ». Ces savants auraient intérêt aujourd'hui à poursuivre leur enquête en Europe et particulièrement chez les Français. Car nous aussi, depuis quelques années, nous devons être atteints de paresse frontale : les Patriotes assassinent un peu leurs compatriotes ; en cas d'absence, il font sauter leur concierge et leur maison. Ce n'est qu'un début : la guerre civile est prévue pour l'automne ou pour le prochain printemps. Nos lobes pourtant semblent en parfait état : ne serait-ce pas plutôt que, faute de pouvoir écraser l'indigène, la violence revient sur soi, s'accumule au fond de nous et cherche une issue ? L'union du peuple algérien produit la désunion du peuple français : sur tout le territoire de l'ex-métropole, les tribus dansent et se préparent au combat. La terreur a quitté l'Afrique pour s'installer ici : car il y a des furieux tout bonnement, qui veulent nous faire payer de notre sang la honte d'avoir été battus par l'indigène et puis il y a les autres, tous les autres, aussi coupables - après Bizerte, après les lynchages de septembre, qui donc est descendu dans la rue pour dire : assez ? - mais plus rassis : les libéraux, les durs de durs de la Gauche molle. En eux aussi la fièvre monte. Et la hargne. Mais quelle frousse 1 Ils se masquent leur rage par des mythes, par des rites compliqués ; pour retarder le règlement de compte final et l'heure de la vérité, ils ont mis à notre tête un Grand Sorcier dont l'office est de nous maintenir à tout prix dans l'obscurité. Rien n'y fait ; proclamée par les uns, refoulée par les autres, la violence tourne en rond : un jour elle explose à Metz, le lendemain à Bordeaux ; elle a passé par ici, elle passera par là, c'est le jeu du furet. A notre tour, pas à pas, nous faisons le chemin qui mène à l'indigénat. Mais pour devenir indigènes tout à fait, il faudrait que notre sol fût occupé par les anciens colonisés et que nous crevions de faim. Ce ne sera pas : non, c'est le colonialisme déchu qui nous possède, c'est lui qui nous chevauchera bientôt, gâteux et superbe ; le voilà,, notre zar, notre loa. Et vous vous persuaderez en lisant le dernier chapitre de Fanon, qu'il vaut mieux être un indigène au pire moment de la misère qu'un ci-devant colon. Il n'est pas bon qu'un fonctionnaire de la police soit obligé de torturer dix heures par jour : à ce train-là, ses nerfs vont craquer à moins qu'on n'interdise aux bourreaux, dans leur propre intérêt, de faire des heures supplémentaires. Quand on veut protéger par la rigueur des lois le moral de la Nation et de l'Armée, il n'est pas bon que celle-ci démoralise systématiquement celle-là. Ni qu'un pays de tradition républicaine confie, par centaines de milliers, ses jeunes gens à des officiers putschistes. Il n'est pas bon, mes compatriotes, vous qui connaissez tous les crimes commis en notre nom, il n'est vraiment pas bon que vous n'en souffliez mot à personne pas même à votre âme par crainte d'avoir à vous juger. Au début vous ignoriez, je veux le croire, ensuite vous avez douté à présent vous savez mais vous vous taisez toujours. Huit ans de silence, ça dégrade. Et vainement : aujourd'hui, l'aveuglant soleil de la torture est au zénith, il éclaire tout le pays ; sous cette lumière, il n'y a plus un rire qui sonne juste, plus un visage qui ne se farde pour masquer la colère ou la peur, plus un acte qui ne trahisse nos dégoûts et nos complicités. Il suffit aujourd'hui que deux Français se rencontrent pour qu'il y ait un cadavre entre eux. Et quand je dis : un... La France, autrefois, c'était un nom de pays ; prenons garde que ce ne soit, en 1961, le nom d'une névrose. Guérirons-nous ? Oui. La violence, comme la lance d'Achille, peut cicatriser les blessures qu'elle a faites. Aujourd'hui, nous sommes enchaînés, humiliés, malades de peur : au plus bas. Heureusement cela ne suffit pas encore à l'aristocratie colonialiste : elle ne peut accomplir sa mission retardatrice en Algérie qu'elle n'ait achevé d'abord de coloniser les Français. Nous reculons chaque jour devant la bagarre mais soyez sûrs que nous ne l'éviterons pas : ils en ont besoin, les tueurs ; ils vont nous voler dans les plumes et taper dans le tas. Ainsi finira le temps des sorciers et des fétiches : il faudra vous battre ou pourrir dans les camps. C'est le dernier moment de la dialectique : vous condamnez cette guerre mais n'osez pas encore vous déclarer solidaires des combattants algériens ; n'ayez crainte, comptez sur les colons et sur les mercenaires : ils vous feront sauter le pas. Peut-être, alors, le dos au mur, débriderez vous enfin cette violence nouvelle que suscitent en vous de vieux forfaits recuits. Mais ceci, comme on dit, est une autre histoire. Celle de l'homme. Le temps s'approche, j'en suis sûr, où nous nous joindrons à ceux qui la font.

 

Jean Paul Sartre. Septembre 1961.

FANON violence et paysannerie

Samedi 30 mai 2009, par Sadek Hadjerès

(Intervention de Sadek Hadjerès au colloque de l’ACB du 9 Mai 2009)

La pensée de Fanon : Quelques uns de ses impacts dans la sphère socio-politique algérienne.

Pour une œuvre aussi riche et attachante que celle de Fanon, il m’a fallu en raison du temps limité pour chaque intervention, m’en tenir aux seuls aspects les plus controversés de son œuvre. Il y avait donc risque de donner une apparence simpliste ou partiale à mon opinion.

Mais faire preuve de vigilance critique n’enlève rien ni à ce que Fanon nous a apporté, ni à notre estime envers son engagement.

Il va sans dire, mais je tiens à le souligner, que le regard critique justifié et nécessaire porté par ceux qui se sont jetés corps et âme dans la lutte libératrice n’a ni les mêmes motivations ni le même contenu que ceux qui prétendent que, tout compte fait, l’insurrection algérienne aurait égalé en férocité la barbarie colonialiste ou bien que la lutte pour l’indépendance ne pouvait mener qu’aux dérives actuelles de l’Algérie.

Si tout avait été aussi noir, on ne comprendrait pas pourquoi et comment l’abnégation de millions de femmes, d’hommes et d’enfants, l’énergie et l’audace de milliers de cadres politiques et militaires respectueux du peuple, a réussi avec le contexte international, à colmater victorieusement bien des défaillances pour le résultat d’une indépendance qui a fait l’admiration du monde.

Ce sont les ressorts de cette mobilisation que Fanon a eu le mérite de montrer. Quant aux faiblesses de la lutte nationale, leur constat pouvait inciter à les surmonter et surtout aujourd’hui à en tirer des enseignements. Si Fanon avait été aujourd’hui encore parmi nous, nul doute selon moi que son intelligence, sa sensibilité et sa proximité aux gens qui souffrent, auraient fait résonner une fois de plus sa voix dans le combat pacifique des jeunes générations, celle des intellectuels et scientifiques comme le psychiatre Boucebsi et tant d’autres, assassinés dans la tourmente d’une société algérienne jetée dans une espèce de schizophrénie par l’arbitraire des pouvoirs successifs.

Fanon fut en effet un porte parole et un analyste talentueux du soulèvement armé, dans la guerre psychologique sans pitié qui nous opposait aux « Services psychologiques » de l’armée colonialiste. Il a mis l’accent sur l’importance des facteurs culturels et pour tout dire, de civilisation, dans l’ampleur et la vigueur du soulèvement national. Il a perçu les dangers qu’allaient générer la rapacité, l’autoritarisme et le cynisme des clans prédateurs qui visaient avant tout le pouvoir en trahissant les espoirs populaires. Il a enfin appelé à dépasser les enfermements régionaliste et nationaliste et à ouvrir des horizons internationalistes et humanistes.

Mais une question s’est posée dans les faits : l’élan insurrectionnel pouvait-il à lui seul fonder un projet révolutionnaire à la fois radical et ancré sur le réel ? Ce qui manquait le plus aux Algériens n’était ni la ferveur patriotique ni la volonté de liberté. Les couches sociales mises en mouvement en avaient à revendre. Ce dont elles avaient le plus besoin était de forger des armes théoriques et politiques assez cohérentes et adéquates au contenu de liberté et de justice sociale assigné à l’indépendance. C’est à cette aune que les idées de Fanon, au-delà de l’unanimisme national, ont été perçues de façon diversifiée selon les intérêts sociaux des uns et des autres, leurs parcours culturels et idéologiques, leurs ambitions politiques à court ou plus long terme.

Parmi les impacts suscités, je laisserai de côté les réactions tardives de ceux qui après l’indépendance ont reproché à Fanon de n’avoir pas été un Algérien musulman de souche. Comme si certains des « musulmans » qui lui font ce reproche n’avaient pas brillé avant l’insurrection et à ses débuts par leur manque de sensibilité patriotique, allant jusqu’à la condamnation envers les orientations de lutte radicales. Ce thème mériterait à lui seul un autre débat.

J’envisage donc les réactions de deux autres sortes d’acteurs engagés dans le mouvement de libération. Les uns, croyant ou prétendant retrouver chez Fanon leurs propres convictions étroites, ont perverti une partie de ses idées et les ont instrumentées dans le champ socio-politique. D’autres acteurs, plus ouverts sur les aspirations populaires et sur l’intérêt national, n’ont pas perçu à temps en quoi certaines des idées de Fanon avaient prêté le flanc à des interprétations perverses.

Personnellement, il me semble bien que certaines des idées avancées par Fanon, mais présentes aussi sous une forme ou sous une autre chez un grand nombre d’Algériens à qui il s’adressait, recélaient des lacunes et des risques que l’ensemble du mouvement n’est pas parvenu à dépasser à temps par la jonction de l’expérience et des orientations théoriques.

J’ai en vue en particulier deux thèmes : celui de la violence armée, et celui du rôle prêté ou assigné à la paysannerie.

Pour le premier, Fanon qui n’était en aucune façon un apôtre de la violence pour elle-même, a légitimé à bon droit la violence armée insurrectionnelle. Il a exalté le remodelage mental qu’elle a provoqué, le recouvrement de la dignité, de la confiance en soi et d’une personnalité jusque là aliénées par la soumission. Mais il n’a attribué à ce remodelage que des effets vertueux.

Comme psychiatre partageant la souffrance et la révolte de ses frères et sœurs, Fanon a concentré son attention sur la réhabilitation psychologique et morale du colonisé face au déni et au mépris colonialistes. Mais, comme militant et homme politique, sa présentation linéaire de la violence indépendantiste est restée trop peu empreinte d’un autre volet important, l’effort de régulation politique nécessaire. Il évoque peu ou pas assez le danger des dérives induites par l’insuffisance d’une maîtrise politique, que la Charte de la Soummam avait pourtant mise en exergue. Mais la Charte elle-même l’avait fait sur le mode ou dans le registre apologétique, comme si l’effort politique allait de soi, était inhérent à la justesse de la cause libératrice et en surgissait spontanément. Sur le terrain, les cadres ont retenu surtout de la Charte les normes organisationnelles. L’effort de faire passer la régulation politique dans les actes n’a pas été suffisamment pris en charge. C’est ce que soulignera un an plus tard le rapport-bilan de Abbane et du CCE au CNRA de l’été 1957, la suite montrera que ce fut malheureusement une bataille politique perdue.

Selon moi, nombre de chefs de guerre, de bonne ou mauvaise foi, ont exploité ce point faible des approches de la violence armée, comme si les urgences, les contraintes et les situations compliquées du temps de guerre pouvaient tout justifier, excuser des faits politiquement et moralement aussi inexcusables que Melouza, l’assassinat de Abbane Ramdane, les ravages de la bleuite en wilaya III. Je n’ai cité que les sommets les plus visibles d’un tragique iceberg, dont les colonialistes ont profité et qui ont laissé des cicatrices morales, intellectuelles et politiques lointaines.

Fanon et de nombreux militants de valeur comme lui, étaient-ils assez informés pour apprécier l’ampleur du phénomène et son impact sur le moral des combattants et l’efficacité de la lutte ? Pouvait-il imaginer par exemple le sort qui fut celui de son confrère à l’hôpital psychiatrique de Blida, le communiste Georges Counillon ? il était monté au maquis des Aurès dès l’été 1955 parce que l’ALN, Larbi Benmehidi me l’avait dit et demandé, avait un besoin pressant en médecins. Il y sera assassiné, avec d’autres, uniquement pour ses opinions, dans l’atmosphère tribaliste et chaotique que les seigneurs de guerre amplifieront après la mort de Benboulaid.

En fait, même s’ils étaient plus ou moins informés par la rumeur, on peut comprendre l’inconfort de la situation dans laquelle se sont trouvés Fanon et d’autres militants et intellectuels du FLN. Quand de très proches collaborateurs des dirigeants du GPRA et du FLN me racontaient un jour ce dont ils furent témoins, j’étais sidéré et leur avais dit : comment avez-vous fait pour ne pas sombrer dans la folie ? En fait, bridés à la fois par le mode de fonctionnement des appareils et par l’obligation de réserve face à l’ennemi, pouvaient-ils faire autrement que s’astreindre malgré eux à un degré variable d’autocensure, suffisant à biaiser et émousser peu ou prou l’expression ouverte de leur jugement politique ?

J’en puise deux exemples dans les écrits de Fanon.

A propos des vertus de la violence libératrice, Fanon lui attribue, dans l’immigration en France, une baisse notable de la criminalité ordinaire entre Algériens par rapport à ce qu’elle était auparavant. Il y a en cela certainement une part de vérité. Mais qu’en est-il des autres nouvelles formes de criminalité qui en Algérie comme en France se sont dissimulées sous des apparences ou des prétextes politiques ? Qu’en est-il de l’hécatombe de militants ou citoyens algériens qui avaient certes quelques racines ou motivations politiques, mais dont on sait aussi à quel point une part renvoyait à des conflits d’intérêts économiques et de pouvoir personnels ou claniques, en fait à une criminalité de droit commun .

Autre exemple ; dans un passage de « Sociologie d’une révolution », j’ai constaté que Fanon avait sacrifié lui aussi à une des fables que des dirigeants FLN avaient répandues à l’époque dans une vision hégémoniste et politicienne du rassemblement national. On sait, écrit-il en passant, comme s’il s’agissait d’une vérité établie, que le PCA avait dénoncé les « terroristes provocateurs » (les guillemets sont de Fanon, comme pour authentifier une citation) visant par là le FLN, prend-il le soin de préciser.

Le bon sens n’aurait-il pas dû inciter à rechercher dans la littérature du PCA, depuis le 2 novembre 54 jusqu’à l’indépendance quelque chose qui ressemble à cette affirmation ? Je sais par contre avec certitude que le PCA, tout en apportant son soutien entier en actes et en paroles à l’action de l’ALN, a explicité constamment son point de vue différencié et constructif mettant en garde contre des orientations ou des pratiques portant préjudice à la justesse de la cause nationale et susceptible de se retourner contre elle. Ainsi 1959, en cet « An V de la Révolution » où Fanon rédigeait son ouvrage, la direction du PCA, a renouvelé ses recommandations dans plusieurs lettres confidentielles au GPRA, puis publiquement et avec illustrations précises dans la brochure « Notre Peuple vaincra » datée de Novembre 1960, à quelques semaines du tournant historique de Décembre 1960. Si le PCA est parvenu à faire cela, c’est parce qu’il avait pu dans une posture difficile sauvegarder une marge suffisante d’autonomie politique. Voila ce que Fanon et les intellectuels organiquement engagés dans le FLN n’étaient pas évidemment en situation de faire, même s’ils en avaient eu l’intention.

Je voudrais en concluant cette partie souligner que les approches insuffisamment politiques de la violence armée n’ont pas engendré seulement des impacts négatifs sur la conduite de la lutte armée. Leur impact stratégique s’est prolongé jusque dans l’Algérie délivrée du colonialisme. Il a imprégné de nombreux secteurs de l’opinion algérienne d’une idée erronée, la suivante : tous les problèmes surgis ne peuvent trouver de solution que dans les capacités des protagonistes à user de la violence armée contre leurs adversaires ou concurrents qu’ils soient politiques, économiques ou idéologiques. Cette thèse n’a pas été suffisamment combattue. Elle a continué à se nourrir d’une tradition ancrée dans les courants hégémonistes du nationalisme, celle de la condamnation du politique sous toutes ses formes, en l’opposant à la lutte armée, avec un privilège accordé à ses modes de gestion autoritaires, son culte du chef et de l’unanimisme encore dominant dans la trame de notre société et notamment paysanne.

A défaut d’un effort d’éducation politique plus grand amorcé dans le feu même des combats libérateurs, ces combats armés, à côté de l’immense victoire politique de l’accès à l’indépendance, ont engendré un verrou, un frein à l’essor d’une nouvelle culture démocratique nécessaire aux combats pacifiques de l’édification nationale et sociale.

Je serai plus bref en évoquant le deuxième volet, tout aussi stratégique, le rôle de la paysannerie, parce que l’intervention de Harbi en a exposé en profondeur plusieurs aspects théoriques et historiques. Je veux surtout souligner les failles aujourd’hui mieux connues des orientations consistant à assigner à la paysannerie (considérée d’ailleurs à tort comme un bloc homogène) le rôle politique majeur d’entraîner derrière elle les couches sociales jugées retardataires par rapport à elle. La vie a confirmé que malgré sa participation massive et décisive à la libération, la paysannerie ne pouvait jouer un tel rôle, ni par ses caractéristiques économiques et sociologiques ni par les niveaux de conscience civique et politique qui vont avec. Et surtout, circonstance aggravante, quand son rôle est opposé à celui des ouvriers et travailleurs des villes que Fanon a culpabilisé d’une façon moraliste comme des chouchous du régime colonial.

Inutile d’aller chercher plus loin les fondements idéologiques qui ont cautionné dès 1956 la caporalisation ou la répression du mouvement ouvrier, des syndicats, des courants démocratiques présentés comme sectaires et antinationaux pour mieux verrouiller ainsi l’ensemble du mouvement démocratique. C’était, à côté de la tyrannie des armes, le meilleur moyen de barrer la route ai Front national de l’édification, de la démocratie et de la justice sociale. C’était une attaque frontale contre ce qui pouvait devenir le noyau moteur d’un tel Front, c’est-à-dire l’alliance de fait et de principe entre les différents courants révolutionnaires existant dans les forces armées, chez les intellectuels, dans les couches les plus exploitées et les plus conscientes de la paysannerie et des travailleurs des villes.

L’ambiguïté idéologique dominante a frayé la voie à ce socialisme spécifique prôné par une « élite » politico-militaire pour qui l’option socialiste était avant tout un instrument de pouvoir. On comprend mieux aujourd’hui pourquoi la bureaucratie dirigeante a choisi d’instrumenter la paysannerie comme une masse de manoeuvre plus facile à mâter et pour cause ! Les ouvriers agricoles salariés, aguerris dans des luttes syndicalo-politiques depuis l’époque coloniale constituaient une exception et c’est pourquoi les dirigeants nationalistes après l’indépendance ont tout fait pour briser leur organisation syndicale et les noyer dans les Unions paysannes-maison, alors que leur dynamisme de classe aurait pu aider à sensibiliser les autres couches de la paysannerie aux luttes sociales et démocratiques. Les autres couches paysannes étaient en effet plus vulnérables aux manœuvres du pouvoir bureaucratiques, ce sont elles qui à l’époque coloniale ont été les moins familiarisées avec l’esprit et les pratiques des luttes démocratiques et sociales modernes.

Certes, d’assez larges cercles, notamment dans l’encadrement de l’ALN des frontières, se disaient acquis aux idées de progrès et de justice sociale de Fanon, proclamaient leur sympathie pour la révolution cubaine à ses tout débuts. Derrière cet engouement formel et unanimiste, des courants contradictoires s’affrontaient sourdement dès qu’il s’agissait d’actes et de réalités concrètes. Le sort final de la confrontation était tranché à terme au détriment des conceptions plus conformes aux aspirations populaires. Les courants contraires, s’appuyant en effet à la lettre sur certaines des affirmations discutables de Fanon, ont pu combiner ainsi l’agression idéologique avec la répression ouverte contre la montée possible d’une révolution plus profonde. Celle-ci s’avéra rapidement fragilisée non seulement par les données objectives nationales et internationales mais aussi par la division et la mystification de ses défenseurs naturels et les plus convaincus. Par glissements successifs, les tendances antisociales se sont cristallisées chez ceux qui ont forgé l’Etat indépendant et son idéologie et qui ont renforcé leur emprise sous couvert d’actes en contradiction avec le discours officiel.

En fait, à l’image du peuple algérien dans son parcours moderne, Fanon prématurément disparu est resté au milieu du gué alors qu’il n’était en aucune façon dans le camp des conservateurs antisociaux. Malgré sa prémonition de la montée de couches prédatrices, pouvait-il aller plus loin en ces années de braise où tout n’était pas aussi clair qu’aujourd’hui ? Compte tenu des limites que j’ai indiquées, pouvait-il faire plus que fustiger avec véhémence l’avènement des nouveaux despotes ? C’est une posture aujourd’hui dépassée pour l’Algérie actuelle mais dans laquelle s’attardent de façon anachronique des milieux qui n’arrivent pas à dépasser la dénonciation et à s’engager dans une stratégie alternative autre que le remplacement de l’Hadj Moussa par Moussa L’Hadj dans le sérail du système.

La bataille idéologique se poursuit sur le socle objectif dont j’ai été heureux de trouver quelques linéaments dans les pages ultimes de Fanon : le terrain décisif des luttes unitaires, quotidiennes et de longue haleine autour des enjeux concrets socio-politiques. Cela nous incite, comme Fanon y appelait de façon pathétique à la veille de sa disparition, à jeter par-dessus bord les tergiversations passées. La complexité de cette bataille dans un environnement mondial nouveau rend d’autant plus obsolètes les extrapolations de ses épigones, enclins à figer ses pensées pourtant vouées à évoluer et à les considérer comme un corps de doctrine achevé, une Bible du Tiers Mondisme. Je partage en cela l’opinion de François Maspéro, dans sa préface à l’ouvrage de Alice Cherki. La question reste d’actualité, on continue à observer comment en particulier des intellectuels organiques du pouvoir s’évertuent à se couvrir d’un vernis fanonien pour justifier leurs positionnements à géométrie variable.

Par ses qualités de courage et d’honnêteté, son sens de l’humain et sa sensibilité internationaliste, Fanon reste emblématique pour une partie de nos jeunes, à la manière dont l’est devenu Che Guevara à l’échelle mondiale. Il y a quarante ans après l’équipée mémorable du Che s’était achevée dans un pays qui à l’époque n’avait pas généré les conditions d’un des vingt nouveaux Viet Nam escomptés. Aujourd’hui, les masses paysannes et indigènes particulièrement combatives de Bolivie (notamment les mineurs, ouvriers agricoles et paysans pauvres) construisent et imposent leur projet révolutionnaire et unitaire par des voies remarquablement pacifiques et démocratiques après avoir appris à s’unir à travers plusieurs décennies de luttes très dures.

Notre pays est harassé par les épreuves que lui ont fait subir les gestionnaires de l’après indépendance. Mais les générations nouvelles ont commencé à accumuler l’expérience nationale et à enregistrer les expériences mondiales. Une relecture dépassionnée et vigilante du message de Fanon pourrait contribuer à ouvrir aux forces vives algériennes leur propre voie démocratique et pacifique, pour une relance dynamique et plus cohérente du processus de libération amorcé par l’appel du 1er Novembre 1954.

Par Sadek Hadjerès 8 mai 2009

Source:  Mouvement social algérien : histoire et perspectives

http://www.socialgerie.net/spip.php?rubrique3

 
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